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24 septembre 2011 6 24 /09 /septembre /2011 12:10

Manuscrit 250 (136) Bibliothèque municipale, Poitiers

 

 PROLOGUE 

I De notre Rédempteur si riche est la largesse que, par le sexe féminin, il manifeste de fortes victoires, et les femmes au corps plus fragile il les rend glorieuses par la vertu d'un esprit remarquable.

Elles qui ont reçu en naissant la faiblesse, le Christ les fait robustes par la foi, de sorte que, lorsqu'elles sont couronnées pour leurs mérites par Celui qui les a rendues fortes, elles accroissent d'autant la louange de leur Créateur qu'en apparence elles manquent de force : elles ont dans des vases d'argile gardé cachés les trésors du Ciel, et c'est dans leurs entrailles qu'avec ses richesses le Christ, le roi même, habite.

Se laissant mourir au siècle, dans le mépris des biens de la terre, purifiées de la contagion du monde, n'ayant pas confiance dans ce qui glisse, ne s'installant pas dans ce qui passe, cherchant à vivre pour Dieu pour la gloire du Rédempteur, elles sont liées au Paradis.

À ce nombre appartient également celle dont nous allons essayer de rapporter en public, bien que parlant à titre strictement privé, le cours de la vie terrestre, afin que soit célébré dans le monde le souvenir de gloire laissé par celle qui vit avec le Christ.

 

ICI COMMENCE LA VIE DE LA BIENHEUREUSE RADEGONDE

COMPOSÉE PAR SAINT FORTUNAT, ÉVÊQUE DE POITIERS

 

II  La bienheureuse Radegonde était de nation barbare, du pays de Thuringe, elle avait comme grand-père le roi Basin, comme oncle Hermenefrid, comme père le roi Berthaire : pour ce qui touche la grandeur du siècle, elle était certes de race royale', mais, bien que de naissance élevée, elle s'élève bien plus par ses actions.

Elle avait vécu peu de temps avec ses illustres parents quand, dans la tourmente barbare, à la suite de la victoire des Francs et du ravage de son pays, comme la race d'Israël elle dut partir et émigrer de sa patrie.

Surgit alors une querelle entre les vainqueurs eux-mêmes au sujet de la captive : qui obtiendrait dans sa part de butin la royale enfant ?

Et si elle n'avait pas été rendue au terme de cette querelle à ceux par qui elle fut enlevée, les rois auraient pris les armes les uns contre les autres.

Donnée en partage au très haut roi Clotaire, elle fut conduite en Vermandois dans la villa royale d'Athies, et confiée à des gardiens chargés de l'élever.

Entre autres travaux qui convenaient à son sexe, la jeune fille fut formée aux lettres.

Elle parlait souvent avec de tout petits enfants et disait souhaiter devenir martyre, si le hasard des temps s'y prêtait.

Déjà dans l'adolescence, elle révélait alors les mérites de la vieillesse, obtenant en partie ce qu'elle demandait.

En effet, comme l'Église fleurissait en paix, ce fut des gens de sa maison qu'elle eut parfois à endurer la persécution.

Mais déjà adulte, encore d'âge tendre, la jeune fille s'appliquait à distribuer tous le restes de son repas : elle rassemblait de tout petits enfants, à chacun d'eux elle lavait la tête, elle les faisait asseoir, c'était elle-même qui, avec la plus grande humilité, leur versait l'eau sur les mains et, le corps tout en sueur, offrait avec le plus grand soin les coupes à tous et à chacun.

Voici également ce qu'avec Samuel, un tout jeune clerc plein de sens, elle préparait : elle avait fait faire une croix de bois que, derrière elle, les tout petits enfants suivaient modestement en psalmodiant ensemble pour se rendre avec respect à l'oratoire.

Mais, cela fait, nettoyant elle-même avec son vêtement le pavement et recueillant avec un linge la poussière déposée autour de l'autel, elle l'enfouissait à l'extérieur avec respect plutôt que de la laisser tomber.

Et quand le roi Clotaire, avec des apprêts onéreux, voulut la recevoir à Vitry, elle s'enfuit d'Athies de nuit par Beralcha avec quelques personnes.

De là, comme il l'avait fait conduire à Soissons pour l'élever à la dignité de reine, elle évita la pompe royale afin de croître, non pour le siècle, mais pour Dieu au service duquel elle se trouvait, de sorte qu'elle fut enrichie malgré elle de la gloire humaine sans cependant s'éloigner de la grâce. 

 

III Elle épousa donc un prince de la terre, sans cependant être séparée de Celui des Cieux.

Et tant qu'elle eut accès à la puissance du siècle, sa volonté s'inclina plus que ne l'eût permis la dignité.

Toujours soumise à Dieu et suivant les avertissements des prêtres, elle eut le Christ en partage plus qu'elle ne fut liée par le mariage.

Essayons de dévoiler quelques-unes des nombreuses actions qu'elle accomplit en ce temps-là.

Donc unie au prince, craignant de s'éloigner par degrés de Dieu alors qu'elle montait les degrés du monde, elle se voua à l'aumône avec tous les moyens dont elle disposait.

En effet, lui parvenait-il une part quelconque des tributs, de tout ce qui lui revenait, elle avait donné la dîme avant que de l'avoir reçue.

Le reste, elle le distribuait ensuite aux monastères.

Et là où elle ne pouvait se rendre à pied, elle faisait porter ses présents alentour : l'ermite même ne put se dérober à sa munificence.

Ainsi, pour ne pas être écrasée par le fardeau, distribuait-elle tout ce qu'elle avait reçu.

La voix du pauvre ne retentit jamais en vain à ses oreilles, et jamais elle ne passa outre sans l'entendre.

Souvent elle donnait des vêtements, croyant couvrir sous l'habit du pauvre les membres du Christ.

Elle estimait qu'elle avait perdu ce qu'elle n'avait pas donné aux pauvres. 

 

IV L'esprit toujours tendu vers l’œuvre de miséricorde, elle bâtit une maison à Athies.

Après avoir dressé des lits avec soin et rassemblé des femmes indigentes, elle les lave elle-même dans des bains d'eau chaude, soignant les gangrènes de leurs maladies.

Versant aussi de l'eau sur la tête des hommes, elle les lavait elle-même, faisant le service et, pour ceux qu'elle avait d'abord lavés, elle préparait de sa main le breuvage, afin que la boisson qu'ils prenaient soulageât ceux qui étaient épuisés de sueurs.

Ainsi, cette pieuse femme, reine par la naissance et le mariage, maîtresse du palais pour les pauvres se faisait servante.

À table, un peu en cachette, pour que par hasard quelqu'un ne l'apprît, un plat de légumes posé devant elle, au milieu des mets royaux, à l'exemple des trois enfants, elle se délectait de fèves et de lentilles.

Elle s'appliquait avec un zèle attentif au chant de l'office.

Même si elle était assise à table, s'excusant auprès du roi sous quelque prétexte, pour rendre à Dieu son dû, elle se retirait du banquet pour chanter des psaumes au Seigneur et s'enquérait avec attention de la nourriture dont on avait sustenté les pauvres à l'extérieur. 

 

V De même, pendant la nuit, lorsqu'elle était couchée avec le prince, elle demandait à se lever pour une humaine nécessité, sortait de la chambre, se soulageait, puis ayant jeté le cilice à terre, restait si longtemps étendue en prières devant le lieu secret que, brûlante de son seul esprit, elle gisait pénétrée par le froid glacé, comme si toute sa chair eût été déjà morte.

Elle ne s'occupait pas des tourments du corps et, l'esprit tendu vers le paradis, elle tenait pour léger ce qu'elle supportait, pourvu seulement qu'elle ne s'avilît pas aux yeux du Christ.

Revenue dans la chambre, c'était à peine si elle pouvait se réchauffer au foyer ou au lit.

On disait d'elle au roi qu'il avait pour épouse une moniale plutôt qu'une reine.

Aussi le roi en était-il irrité, car il était très dur pour le bien.

Mis elle pour une part le calmait et pour une autre aussi supportait discrètement les disputes provoquées par son époux. 

 

VI Pour les jours de carême, qu'il suffise de savoir comment au milieu des vêtements royaux elle se découvrit singulièrement pénitente.

Donc, quand s'approchait le temps du jeûne, elle s'adressait à une pieuse moniale nommée Pia.

Celle-ci, dans un saint propos, lui faisait parvenir avec respect un cilice enveloppé dans une toile de lin.

La sainte le revêtait à même le corps et, pendant tout le carême, elle le portait sous ses vêtements royaux comme une douce charge.

Ces jours passés, elle renvoyait le cilice semblablement enveloppé.

Mais si par ailleurs le roi s'absentait, qui pourrait croire comment elle se répandait en oraisons, comment elle s'attachait aux pieds du Christ, comme s'Il était présent, et comment, en quelque sorte remplie de délices, elle était ainsi par un long jeûne rassasiée dans les larmes ?

Pour elle qui n'avait que mépris pour les nourritures du ventre, toute réfection et toute faim étaient dans le Christ. 

 

VII Avec quelle attentive piété elle s'appliquait à façonner de ses propres mains des cierges qu'elle ne cessait de fournir aux oratoires et aux lieux consacrés pour y briller toute la nuit !

C'est pourquoi, à une heure avancée, lorsqu'on la prévenait tardivement que le roi la réclamait à sa table, alors qu'elle s'activait davantage à toutes les choses de Dieu, elle n'obtenait que disputes de son époux, à tel point que parfois le prince répara par des présents les péchés que sa langue avait commis à son égard. 

 

VIII Si quelqu'un, à son avis, avait paru être un serviteur de Dieu, et qu'il vînt de lui-même ou à son appel, on aurait pu voir la joie céleste qu'elle en avait.

Et, au retour de la nuit, s'avançant avec quelques intimes dans la neige, la boue et la poussière, elle le lavait elle-même avec l'eau chaude qui avait été préparée et essuyait les pieds de celui qu'elle vénérait.

Et sans que le serviteur de Dieu lui résistât, elle lui présentait une coupe à boire.

Le lendemain, laissant le soin de la demeure à des serviteurs de confiance, elle se réservait toute aux entretiens du juste, aux fondements du salut.

Et sur les moyens de gagner la vie céleste, le serviteur de Dieu était souvent retenu des jours entiers.

Et si le visiteur était un évêque, elle se réjouissait à sa vue ; et, toute triste, elle le laissait partir à ses affaires chargé de présents. 

 

IX Voilà aussi qui montre avec quelle prudence elle prévoyait de tout dépenser pour son salut.

Chaque fois qu'elle revêtait, selon la coutume barbare, en guise de voiles une nouvelle écharpe de lin, ornée d'or et de pierreries, et que les jeunes filles de son entourage en louaient la très grande beauté, elle se jugeait indigne de porter de tels atours.

Et bientôt elle se dépouillait du vêtement, l'envoyait au plus proche sanctuaire et l'y faisait déposer en manière de parure sur l'autel du Seigneur. 

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Published by Sur les Pas des Saintes - dans Sainte Radegonde
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