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4 mars 2011 5 04 /03 /mars /2011 14:37

La réformatrice

 

Il n'en était rien cependant. Dans son reclusoir, les visions se multiplièrent, lui signifiant sa véritable mission : tantôt c'était saint François qui la présentait à Dieu comme la réformatrice de son ordre, tantôt c'était un arbre mystérieux qui croissait et poussait ses rejetons dans la cellule même. Colette, dans son humilité, ne voulait y croire. Elle résista. La cécité puis le mutisme l'en punirent jusqu'à ce qu'enfin elle cédât. Elle reçut aussitôt une reconnaissance miraculeuse de son rôle futur et, dès ce moment, se mit à écrire un mémorial de tout ce qui lui était révélé.

 

Fit-elle dès lors une démarche auprès du Saint-Siège ? C'est probable. Le Bullarium franciscanum (VII, 342-343) contient une bulle, datée du 29 avril 1406, l'autorisant à fonder un monastère réformé au diocèse d'Amiens, de Paris ou de Noyon.

 

Or, en de si graves circonstances, Colette encore une fois manquait de conseil et d'appui, car le Père Pinet était mort peu auparavant. C'est alors que lui fut envoyé - d'une façon miraculeuse, si l'on en croit son biographe - le Père Henri de Baume, originaire de Franche-Comté, selon l'opinion la plus probable. Religieux de grande vertu, souffrant de la décadence constatée dans l'ordre franciscain, il se fit non seulement le directeur, mais le collaborateur zélé de la réformatrice. D'Avignon, où il se trouvait lorsqu'il eut révélation de la mission de Colette, le Père de Baume se rendit en Savoie, où il gagna à sa cause la comtesse Blanche de Genève ; puis à Besançon, où il rencontra Isabeau de Rochechouard, veuve du baron de Brissay, qui l'accompagna jusqu'à Corbie.

 

Avant d'entreprendre quoi que ce fût, il fallait à Colette la dispense de son voeu de réclusion. Sollicitée par l'entremise du cardinal légat et de l'évêque d'Amiens, cette dispense lui fut accordée par une bulle du 1er août 1406.

 

Aussitôt, avec le Père de Baume et la baronne de Brissay, la future réformatrice se mit en route pour Nice, où séjournait la cour pontificale de Benoît XIII, successeur du pape d'Avignon Clément VII. Elle voulait, au dire de son biographe Pierre de Vaux, obtenir du pape deux choses : la première, « qu'elle pût prendre l'état et vie évangélique, c'est-à-dire qu'elle pût entrer au second ordre que monsieur saint François institua... gardant la règle que le dit glorieux père saint François bailla à... madame sainte Claire » ; la seconde : « la réparation et réformation des ordres que monsieur saint François institua. » En ces deux demandes se résumait son plan : l'établissement de la stricte observance dans les diverses branches de l'ordre franciscain.

 

Sans doute, Colette n'était pas la première ni la seule à entreprendre cette réforme. À la même époque, saint Bernardin de Sienne et saint Jean de Capistran y travaillaient en Italie. En France, les franciscains de Mirebeau inauguraient un mouvement de retour à la pauvreté absolue. Ce qui distingue la réforme colettine de celle des observants de Mirebeau, c'est la question d'obéissance. La première se rattachait, par une obéissance effective, aux ministres généraux ou provinciaux de l'ordre ; les seconds, malgré la prohibition d'Alexandre V en 1409, se séparèrent du gouvernement des ministres pour vivre sous celui de vicaires.

 

Évidemment, la règle nouvelle n'était qu'ébauchée dans le manuscrit que Colette présenta à Benoît XIII : c'était le texte même qu'elle avait rédigé durant les derniers temps de sa réclusion.

 

Des faits, miraculeux encore, lui firent obtenir gain de cause, malgré l'opposition de quelques cardinaux. Benoît XIII reçut lui-même sa profession dans l'ordre de sainte Claire et la nomma en même temps « abbesse, dame et mère » de toutes les personnes qui se rangeraient sous sa réforme. Une bulle datée du 16 octobre 1406 l'autorisa à transférer dans le monastère qu'elle allait fonder des religieuses de monastères étrangers et d'y accueillir éventuellement des membres du tiers ordre franciscain.

 

Colette eût voulu faire de Corbie le berceau de la renaissance franciscaine, mais elle n'y rencontra qu'hostilité et contradiction ; un essai infructueux à Noyon la força de quitter la Picardie. C'est en Franche-Comté qu'elle reçut asile, dans le manoir de la Baume-de-Frontenay, propriété d'Alard de Baume, frère du Père Henri. Elle y emmenait trois compagnes : Guillemette Chrétien, Marie Sénéchal et Jacquette Legrand, ses anciennes amies devenues ses premières filles.

 

Bientôt, la communauté s'accroissant, il fallut chercher un logis plus spacieux. Après un séjour au château de Blanche de Savoie à Frontenay, Colette redoutant l'insécurité d'une ville ouverte, telle que Rumilly, qui lui était proposée, choisit un établissement définitif à Besançon. Par l'entremise de Blanche de Savoie, elle obtint de Benoît XIII la cession d'un monastère d'urbanistes de cette ville, à charge pour elle de pourvoir à l'entretien des deux seules religieuses qui y vivaient encore. Bien que la bulle fût datée du 27 janvier 1408, Colette attendit la conclusion du concile de Pise et la confirmation, par Alexandre V, des faveurs précédemment accordées par Benoît  XIII pour faire son entrée à Besançon, le 14 mars 1410. La réforme du second ordre franciscain était désormais assurée.

 

Dès lors, les fondations se succédèrent à un rythme rapide : Auxonne (1412), Poligny (1415-1417), Seurre (1421-1423), à la demande de la duchesse de Bourgogne, Marguerite de Bavière, épouse de Jean sans Peur ; Decize (c. 1419), sur les instances de Bonne d'Artois, épouse du comte de Nevers, frère de ce même Jean sans Peur ; Moulins (1421-1425), Aigueperse (1422-1425), sollicitées par la duchesse de Bourbon, et Le Puy (1425-1432), par Claudine de Roussillon, vicomtesse de Polignac ; Vevey (1422-1425), à l'invitation d'Amédée VIII, duc de Savoie ; Orbe (1426-1427), Montbéliard (1430), dues à Jeanne de Montbéliard, épouse de Louis de Châlons, prince d'Orange ; Lézignan (avant 1431), Castres et Béziers (réformé avant 1443), en réponse aux désirs du roi Jacques de Bourbon ; Heidelberg (1438), où Colette fut appelée par Louis de Bavière et son épouse Mahaut de Savoie ; Pont-à-Mousson (1431-1447), fondation demandée par le duc et la duchesse de Lorraine ; Hesdin (1437-1440), Amiens (1442-1444) et Gand (1437-1442), à la prière du duc de Bourgogne Philippe le Bon et de son épouse Isabelle de Portugal. Un essai de fondation à Corbie, autorisé par une bulle d'Eugène IV en 1445, soutenu par Philippe le Bon et même par le roi de France Charles VII, échoua par la mauvaise volonté du prieur et des moines de l'abbaye bénédictine s'opposant au consentement donné par leur abbé.

 

Tout en présidant à ces nombreuses fondations, la réformatrice précisait ses constitutions. Un texte, rédigé à Orbe en 1430 et connu actuellement sous le nom de Sentiments de sainte Colette, fut remanié à Besançon après 1432 et approuvé le 28 septembre 1434 par Guillaume de Casal, ministre général de l'ordre, par les cardinaux de Saint-Ange et de Sainte-Croix, légats du Saint-Siège au concile de Bâle, qui avaient sans doute collaboré à la mise au point des nouveaux statuts.

 

En 1442, Colette eut lieu de craindre pour sa réforme lors de son entrevue avec saint Jean de Capistran, venu d'Italie en France pour travailler à rétablir l'unité de l'ordre franciscain. Sans doute lui demanda-t-il un adoucissement dans ses constitutions. Il serait difficile d'expliquer autrement le trouble de la réformatrice, le triduum de prières ininterrompues qu'elle demanda à ses religieuses, le nouveau délai sollicité ensuite et enfin le pardon qu'implora saint Jean de Capistran lorsqu'il eut compris que l'œuvre de Colette était celle de Dieu.

 

En ce qui concerne la branche masculine, le premier ordre de saint François, si Colette n'y eut évidemment pas juridiction, elle n'y exerça pas moins une forte influence morale. La bulle du 16 octobre 1406, acceptée et confirmée plusieurs fois par les généraux de l'ordre, notamment par Antoine de Massa et par Guillaume de Casal, l'autorisait à garder constamment auprès d'elle des frères mineurs choisis à son gré pour les besoins temporels et spirituels des monastères féminins. Par des collaborateurs déjà, l'esprit de la réforme colettine s'infiltrait dans le premier ordre. Le choix d'Henri de Baume, le plus ancien et le plus intime conseiller de la réformatrice, comme vicaire dans la province franciscaine de Bourgogne est aussi des plus significatifs.

 

Pierre de Vaux, dans sa biographie de Colette, insiste sur les « couvents qui par elle ont été réformés, aussi bien des hommes que des femmes... en diverses régions comme en France, en Allemagne, en Bourgogne et en Languedoc », et les textes similaires ne manquent pas (cf. Études franciscaines, XIX, 1908, p. 473). Mention de ces couvents est faite dans des lettres de ministres généraux, celles de Guillaume de Casal en particulier et, d'une façon plus précise encore quant à la réforme colettine, dans des bulles de confirmation postérieures, telle celle de Doullens du 14 juin 1453.

 

On a peu de renseignements sur la fondation ou la réforme de ces monastères. On connaît toutefois par le récit de Sœur Perrine, autre biographe et compagne de la sainte, les obstacles qui surgirent lors de la réforme des cordeliers de Dôle. Donné dès les débuts par le pape à Colette pour qu'elle y établisse à son gré des frères ou des soeurs, ce couvent avait été laissé par elle aux religieux, dont la plupart d'ailleurs lui demandaient d'introduire chez eux sa réforme. Trois opposants lui suscitèrent les pires difficultés, parmi lesquels un certain Jean Foucault - que l'on retrouve plus tard converti aux vues de Colette. En même temps les observants de Mirebeau faisaient insérer le nom de Dôle parmi ceux de leurs couvents dans plusieurs décrets de conciles, ceux de Constance et de Bâle notamment ; ils tentèrent même de surprendre la bonne foi des frères. Mais Colette maintint calmement et fermement ses droits : Dôle resta colétan et devient un centre de rayonnement de la réforme dans le premier ordre, comme en témoigne le recours à des religieux de cette maison par les conventuels de Paris et, par Eugène IV, pour l'Ara Caeli de Rome, couvents qui comptaient alors parmi les plus importants de l'ordre franciscain.

 

Outre ceux de Dôle, Chariez, Sellières et Beuvray, mentionnés dès 1427 dans une lettre du ministre général Antoine de Massa, on compte parmi les monastères colétans Murat en Auvergne, Castres et Azille dans les États du roi Jacques de Bourbon. Un essai de réforme échoua à Chambéry ; un autre à Heidelberg ne dura que deux ans (1425-1427). Selon l'estimation la plus probable, le bilan de l'œuvre de sainte Colette dans le premier et dans le second ordre franciscain se chiffre en 1447, date de sa mort, à dix-sept couvents de sœurs et sept de frères réformés.

 

On connaît moins encore son action sur le tiers ordre. Probablement y conduisit-elle beaucoup de ses amis et admirateurs qui ne pouvaient la suivre au cloître : c'est ce que laisse supposer Pierre de Vaux. Mais un cas seulement est connu avec précision : celui du roi Jacques de Bourbon, dont deux filles se firent clarisses et dont le fils naturel Claude d'Aix devint franciscain. Le roi Jacques lui-même, tertiaire depuis sa première rencontre avec Colette à Vevey (entre 1422 et 1425), demanda, après la mort de sa seconde épouse Jeanne de Navarre (morte en 1435), à être reçu comme novice dans l'ordre séraphique. On ne sait s'il y fit profession, s'il fut simple convers. Il est certain qu'il demeura jusqu'à sa mort sous l'influence de sainte Colette auprès de qui il voulut passer, à Besançon, les trois dernières années de sa vie ; il mourut en sa présence le 23 janvier 1438.

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Published by Sur les Pas des Saintes - dans Sainte Colette
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